J’arrive en avance pour mon cours de langue de 8h30 et il y a un début de foule devant le bâtiment F. Je suppose que je suis simplement en avance et que la personne chargée d’ouvrir les portes est en retard, mais autour de moi on parle de blocage comme si on annonçait une catastrophe. Quelqu’un vient même me demander si “ça y est, le blocage a commencé” et mon explication ne la satisfait visiblement pas : elle continue de jeter des coups d’œil nerveux vers les portes. Cinq minutes plus tard, quelqu’un vient les déverrouiller. Alarmistes, va ! Comme si on pouvait bloquer la fac !
Je m’installe dans la salle et une étudiante m’y rejoint bientôt. Elle m’annonce avoir vu arriver des étudiants avec des caddies de supermarché et des objets divers, “pour bloquer”, dit-elle (“pendant le CPE ils avaient fait la même chose”). Elle est certaine qu’on est en train de bloquer le bâtiment E (“pendant le CPE ils commençaient toujours par les bâtiments A à E, et ici en F on était toujours bloqués les derniers”).
Je commence à m’inquiéter. Peu après l’étudiante reçoit un SMS et se retourne vers moi :
– Ça y est, dit-elle comme on annoncerait le début d’une guerre pressentie depuis longtemps. Ils ont bloqué le bâtiment E.
Je n’arrive pas à me représenter la scène, même en ajoutant les caddies de supermarché qui semblent être essentiels pour un blocage. J’imagine une barricade devant les portes, un mètre de débris divers et de caddies de supermarchés, peut-être des tables et des chaises prises à l’intérieur, et derrière des étudiants armés de… je ne sais pas de quoi, mais ils doivent bien être armés de quelque chose de plus que leurs tracts (que je ne prends jamais) et de leurs convictions. Je prends conscience de bruits dehors ; il me semble entendre quelqu’un parler dans un porte-voix improvisé avec un cône de chantier (j’ai vu ça en 2002 pendant les manifestations avant le deuxième tour des élections présidentielles ; non que j’aie participé, mais le rassemblement se faisait toujours sur la place où j’avais l’habitude d’aller déjeuner avec mes amis). J’ai l’impression d’assister à un événement, même si pour l’instant je n’ai rien vu. J’envoie un SMS annonçant la nouvelle à ma mère.
Il s’avère cependant, une heure et demie plus tard, lorsque je sors du bâtiment F après mon cours et me dirige vers le bâtiment E, que les rumeurs de blocage étaient fausses. Il y a bien des tables devant les doubles portes, mais pour l’instant elle ne font que ralentir l’accès au bâtiment et assurer que chaque étudiant entrant passe devant des piles de tracts et entende l’exhortation à assister à l’AG de midi et demi. J’ignore le tout et vais en cours. Je suis un peu déçue : finalement il ne se passe rien de spécial.
En cours, cependant, la tension règne. J’entends les mêmes mots murmurés que la veille, mais avec davantage d’urgence. Quelque chose se prépare. La prof prend ses précautions au cas où l’université serait bloquée dans une semaine (précautions exagérées et inutiles, me dis-je, mais je note soigneusement ce qu’elle a dit néanmoins, au cas où) et nous demande de la joindre par e-mail au cas où “ça se prolongerait au-delà d’une semaine”.
– Parce que ça pourrait se prolonger ? je demande. Plusieurs voix s’élèvent pour relater leur expérience du CPE (encore lui) : apparemment, ça avait duré plus d’un mois. Je ne peux pas me représenter la chose, mais je ne pose pas d’autres questions ; je ne vois pas l’intérêt de me troubler avec des spéculations pareilles. Bloquer l’université – ben voyons. Ça ne peut pas être sérieux tout ça.
J’entends des questions effrayantes :
– Mais Madame, si le bâtiment est bloqué, comment on pourra mettre notre travail dans votre casier ?
La prof me semble faire preuve de plus de bon sens que les étudiants affolés :
– Si c’est bloqué jeudi, dit-elle, vous pourrez toujours venir le lendemain, ou le lundi – tout ce qui compte c’est que j’aie votre travail dans mon casier suffisamment à l’avance pour avoir le temps de le corriger avant le cours suivant.
C’est bien, je pense, elle a raison, ça ne va pas durer si longtemps que ça – ce sera bloqué jeudi prochain et c’est tout. Ce n’est pas comme si ils allaient voter le blocage aujourd’hui, la première fois qu’ils en parlent.
Au cours suivant, le professeur évoque “le blocage et les grèves des transports qui vont tout décaler dans notre programme”. Je le regarde avec de grands yeux : il s’attend vraiment à ce que cette histoire dure assez longtemps pour vraiment nous désorganiser ? On a réussi à remettre le programme sur pied après la grève des transports du mois d’octobre (deux jours, un jeudi et un vendredi, sans cours), sûrement on va y arriver cette fois-ci aussi ? Ils ne peuvent quand même pas bloquer pendant plusieurs jours, et la grève ne va pas durer plus de deux jours, comme la dernière fois. Arrêtez de paniquer.
Dans les couloirs, à midi, on ne parle que de l’AG et du blocage. Je vais à la bibliothèque me préparer pour les cours de l’après-midi, mais lorsque la porte s’ouvre pour laisser entrer ou sortir quelqu’un, j’écoute attentivement, guettant des rumeurs de guerre. Je n’entend rien de particulier, bien entendu. Tout ça va se terminer en tempête dans un verre d’eau, je pense, et je finis ma lecture. Je suis fin prête pour mes cours. J’envoie un SMS à ma mère pour démentir la rumeur : ce n’était pas bloqué, j’ai eu cours, pas de problème.
A 14h, cependant, le prof n’est pas là. Il arrive un peu en retard, et ne pose pas son sac au pied du bureau ; il nous explique d’un air un peu embarrassé qu’il revient de l’AG avec bon nombre de nos camarades, que ce n’est pas terminé et qu’ils voudraient bien y retourner. On fera cours de 15h à 16h seulement, si nous sommes d’accord. La majorité semble d’accord, entre ceux qui ne sont visiblement pas revenus de l’AG et ceux qui sont restés massés à la porte, prêts à y retourner, mais le prof décide de donner à ceux qui ne sont pas encore arrivés pour une autre raison le temps de nous rejoindre et de donner leur avis, et nous explique pourquoi l’AG est importante et pourquoi la loi d’autonomie des universités est à craindre. Au bout de cinq minutes, le petit groupe s’en retourne à l’AG. Je reste où je suis ; j’ai réussi à m’approprier une table relativement stable (ce qui est toujours difficile dans cette salle), je ne vais pas risquer de la perdre. Et puis leur AG, ça ne m’intéresse pas. Je n’ai pas vraiment d’opinion sur cette loi, ne l’ayant pas lue, mais s’il fallait vraiment que j’aie un avis, et me basant sur les commentaires d’étudiants que j’ai pu entendre (tous contre), ironiquement, je serais plutôt pour. Je ne vois pas de problème avec la sélection à l’entrée de l’université (une étudiante qui a lu la loi, elle, m’expliquera plus tard que cet élément-là a été retiré du texte avant le vote, mais à ce moment-là on en entend encore parler comme s’il en faisait partie) et si on peut avoir du financement extérieur supplémentaire, au moins peut-être qu’on aura de nouvelles tables, et là je ne vois pas de raison de refuser ça. Un petit groupe d’étudiantes parle de changements à faire au système d’enseignement supérieur en France. Je suis prête à voter pour leurs idées, mais il y a peu de chances que les réformes aillent aussi loin.
Vers 15h, le prof et les étudiants reviennent de l’AG et nous annoncent que le blocage a été voté et doit commencer le lendemain.
– Pas de panique, dit quelqu’un, venez en cours demain quand même, le premier jour ce n’est jamais tellement bien organisé et en général ils n’arrivent pas à bloquer vraiment dès le début.
J’ai un cours à 8h30 ; sans doute, ce ne sera pas bloqué à cette heure-là. Pas de panique. Ça commencera lundi, peut-être.
Nous passons le temps qui reste à travailler. J’aurais préféré avoir un cours entier, mais c’est mieux que rien – ce matin on disait que le bâtiment était déjà bloqué, après tout. Ç’aurait pu être pire.
Le reste de l’après-midi a lieu normalement. Le prof du cours suivant ne semble pas inquiet pour l’avenir et ne parle pas de blocage, de grèves prolongées ou de cours à décaler. Enfin quelqu’un de raisonnable, je pense.
Je rentre chez moi et j’annonce solennellement que le blocage de la fac a été voté – mais, je me hâte de préciser, pas de quoi s’inquiéter, une fille qui semble au courant m’a dit que le premier jour en général il ne se passait rien de spécial. Je vais me coucher sereine : tout ira bien. Le blocage de la fac n’est pas pour demain.